Lorsqu’on leur explique dans quelles conditions vivent la majorité des poules pondeuses, la plupart des gens se montrent sympathiques aux préoccupations des végans. Mais allez dire que vous ne mangerez pas non plus les oeufs de poules urbaines gardées dans la cour d’une famille aimante et ils vous classeront dans la catégorie des extrémistes sectaires. D’ailleurs, pourquoi est-ce un problème? J’ai décidé d’aller voir ce que ceux qui font la promotion des poules urbaines ont à dire sur le sujet.

 

Tout a commencé par une discussion avec ma mère:

 – Maman: Je comprends que tu ne veuilles pas manger les oeufs de poules qui passent leur vie dans une cage, mais quel est le problème avec les gens qui ont quelques poules dans leur cour?

– Moi: D’abord, il faut savoir d’où viennent les poules. Si elles viennent de l’industrie traditionnelle, ça signifie que des poussins mâles auront été broyés ou asphyxiés à la naissance, parce qu’ils sont considérés comme inutiles.

– Maman: Si les poussins mâles n’étaient pas tués, est-ce ça te dérangerait toujours?

– Moi: Il y a d’autres problèmes. Est-ce que la personne tue la poule une fois que sa production d’oeufs diminue? A-t-elle les moyens de s’en occuper toute sa vie? Est-ce qu’elle a les installations nécessaires pour l’hiver?

– Maman: N’empêche que je suis sûre que des gens bien intentionnés comme toi pourraient trouver une façon d’élever des poules pondeuses de façon éthique.

– Moi: Je ne pense pas. Il faut savoir que chaque fois qu’une poule pond un oeuf, elle perd énormément de calcium et que la meilleure façon pour elles de le récupérer serait de manger leurs oeufs non fécondés. Et comme les poules pondent pour remplacer les oeufs qui leur sont enlevés, c’est un cercle vicieux, et ça les affaiblit énormément.

J’étais fier de moi. J’avais déballé tout ce que je savais sur les poules urbaines (« backyard chickens » en anglais). J’avais bien appris mes leçons. N’empêche qu’une fois la nuit arrivée, j’ai repensé à cette discussion et je me suis dit: « Mais les producteurs doivent bien savoir que les poules ont besoin d’une nourriture riche en calcium et les nourrir en conséquence. »

Alors, j’ai décidé de faire mes recherches à la source. Je ne voulais pas tomber dans le piège de chercher sur des sites où j’étais sûr de trouver des informations qui conforteraient mes opinons. Je me suis lancé un défi: j’allais voir ce que les sites en faveur des poules urbaines pouvaient m’apprendre.

 

On suit la cadence! Hop, hop, hop!

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Mes premières recherches m’ont rapidement montré qu’il existe toute sorte d’informations sur la façon de fournir une alimentation adéquate à ses poules et de compenser les pertes en calcium. Bien sûr, tous les producteurs n’ont pas à suivre de formation, mais l’information est disponible. Mais n’arrêtez pas de lire ici parce que c’est là que ça se corse.

Je suis ensuite tombé sur le site WATTAgNet.com, un site qui se consacre à l’information sur le marché de l’alimentation animale et voici ce que j’ai traduit:

« À la fin, les plus vieilles poules pondeuses tendent à retirer le calcium nécessaire de leurs réserves osseuses menant à des problèmes de locomotion et une diminution de leur production d’oeufs. Augmenter la quantité de calcium dans leur alimentation n’est pas une option puisqu’elle exacerbera les problèmes d’absorption de calcium et causera des dommages au foie. »

L’âge des poules n’est pas précisé, mais leur pic de production est, en moyenne, vers l’âge de 1 à 2 ans et que, dans les élevages industriels, elles sont envoyées à l’abattoir entre l’âge de 2 et 3 ans.

On sait que dans les grandes productions commerciales, une poule peut pondre 260 voire 300 oeufs par an. Une poule urbaine pourrait pondre de 150 à 200 oeufs dans ses années les plus actives. La différence est-elle suffisante pour empêcher les poules de finir par puiser dans leurs réserves osseuses?

 

Ça donne la chair de poule

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Sur un blog dédié aux backyard chickens, on nous explique que dès l’âge de 3 ans, les meilleures années de ponte étant, il arrive que les poules ne peuvent plus assimiler le calcium qu’elles reçoivent de leur alimentation. Elles commencent parfois à pondre des oeufs mous et la ponte devient une expérience éprouvante et épuisante pour elles.

L’auteure nous prévient que ce sont souvent les meilleures pondeuses qui partent les premières et que le système de ponte étant ce qu’il est, il faut s’attendre à de nombreux problèmes, certains récurrents, certains mortels:

  • la ponte interne;
  • la descente d’organes;
  • les oeufs qui brisent dans le corps;
  • des maladies et des tumeurs qui se développent.

Le cancer des ovaires, qui est indétectable jusqu’à un stade très avancé, est d’ailleurs un problème très fréquent chez les poules pondeuses, favorisé par les sélections génétiques qui ont permis, au fil des générations, de remplacer les poules d’autrefois par des poules qui sont constamment en ovulation.

La corrélation est claire: plus une poule pond, plus elle s’explose à ces problèmes imprévisibles. Rien n’empêche aux survivantes de pondre presque toute leur vie, mais même lorsqu’elles ne sont pas tuées vers l’âge de 3 à 5 ans quand leur production est de 60 à 50% ce qu’elle était, leur santé aura déjà été compromise.

Le site Chicken eggspert évalue d’ailleurs l’espérance de vie moyenne des poules urbaines à 3 ou 4 ans « dû à leur vulnérabilité », alors qu’elles pourraient vivre jusqu’à 8, 10 voire 15 ans.

 

Graphique espérance de vie d'une poule - Vegan Dan

 

Pas d’omelette sans briser des poules

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D’accord. La ponte finit par les affaiblir, mais est-ce évitable? On ne peut quand même pas dire aux poules de pondre moins d’oeufs. Ou le peut-on? Dans la nature, on pense que les poules (non issues de sélections génétiques) pondraient de 10 à 15 oeufs par année. C’est notamment le cas pour la sous-espèce des coqs dorés (ou coqs sauvages) qui constitue la principale espèce à l’origine des poules domestiques que l’on retrouve aujourd’hui.

Mais pourquoi les poules domestiques pondent-elle autant? Il y aurait 2 facteurs en cause: les sélections génétiques (qui touchent les poules pratiquement toutes les poules que vous pourrez trouver aujourd’hui) et l’instinct des poules qui pondent tant qu’elles n’ont pas la couvée qu’elles cherchent. Leur retirer leurs oeufs les pousserait donc à pondre encore et encore.

Graphique nombre d'oeufs pondus par une poule

 

Ça peut sembler absurde de penser que les poules pondraient par instinct, mais pour vulgariser, c’est à peu près ça. Le problème des « broody hen » (qu’on pourrait traduire par « poules couveuses ») le montre. En vieillissant, certaines poules commencent à couver des nids d’oeufs non fécondés, complètement vides ou directement sur le sol. Le problème, c’est qu’elles peuvent empêcher le producteur de prendre leurs oeufs et qu’elles arrêtent de pondre durant la couvaison.

Pour régler ce problème, le site The Happy Chicken Coop explique comment briser les poules; une magnifique expression qui semble sortie d’un manuel de torture.

 

La méthode de la cage de fer

Si les méthodes douces ne fonctionnent pas, la méthode recommandée consiste à mettre la poule dans une cage en fil de fer avec de l’eau et de la nourriture, de l’accrocher dans les airs et de l’y laisser 3 à 4 jours. Le but est de rendre la poule inconfortable, qu’elle ne puisse pas s’accroupir et qu’elle se décourage de couver. Si la poule n’a pas compris le message, le traitement doit être répété.

Il ne s’agit évidemment pas de torture gratuite. Cette technique (de dernier recours) n’est pas utilisée seulement parce que la poule doit recommencer à pondre des oeufs, mais aussi parce qu’elle pourrait, dans certains cas, aller jusqu’à se laisser mourir de faim ou de soif sur son nid vide.

Bien évidemment, une poule qui peut s’accoupler et couver ses oeufs librement a moins de raisons de se laisser dépérir accroupie sur un nid imaginaire.

 

Et si j’ai déjà des poules?

 

Que faire si vous avez déjà des poules dans votre cour et que vous voulez ce qu’il y a de mieux pour elles? Il y a plusieurs pistes: ne pas leur prendre leurs oeufs, mais les briser devant elles pour qu’elles puissent les manger en entier (comme dans les sanctuaires pour animaux) et utiliser occasionnellement des oeufs factices pour décourager la ponte.

Vous pouvez leur permettre de s’accoupler et de s’occuper de leurs petits ou, au contraire, juger qu’il vaut mieux éviter d’encourager la reproduction de poules issues de sélections génétiques considérant les risques accrus pour leur santé. C’est sujet à débat.

Informez-vous auprès de sanctuaires pour animaux pour connaître les meilleures pratiques.

 

Des poules choyées ou non?

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Les propriétaires de poules urbaines ont souvent un réel souci du bien-être de leurs poules. Certains les considèrent comme des animaux domestiques et les laissent vivre et pondre ce qu’elles peuvent jusqu’à ce qu’elles meurent d’elles-mêmes, parfois à un âge respectable.

Mais peut-on souhaiter à des êtres sensibles de s’exposer aux mêmes risques pour leur santé que les poules qui agonisent dans les cages des productions industrielles? Et tout ça pour obtenir un produit qui peut facilement être remplacé dans notre alimentation?

Bien sûr, le choix d’avoir des poules urbaines part souvent des meilleures intentions et les poules ont une vie moins difficile quand tout se passe bien, mais ce n’est pas la solution miracle que certains imaginent.

Tout bien considéré, il n’y aura jamais de moyen de combler simultanément nos envies et les intérêts des poules, qui sont assez simples: ne pas souffrir, ne pas mourir prématurément et que leur nature soit respectée.

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